samedi 24 décembre 2011

Ménaché

à Michel Dunand,

Lacérer le silence
où s'écrie le poème
à la mise en perce
du sens caché
Recueillir le verbe
boire ce vin précieux
papilles à vif
papillon de l'âme...

Ménaché, in la revue Coup de soleil n°83, d'octobre 2011.


Photographié par Didier Devos

samedi 16 avril 2011

Jean-Luc despax

Valeur d'usage de la poésie

Ils disent que le poème n’est pas censé exprimer quoi que ce soit
Dans le grand intestin du monde, les hâbleurs hantent les tréteaux
Joie du tract
On en a parlé à la radio
Les vrais situs s’y sont tués
Refusant de faire de l’avant-garde
L’antichambre de tous les conformismes

Des kokos clowns frileux dépècent de vieux manuels de rhétorique
Dans un mépris infini du public, de la culture populaire
Qu’ils feignent de confondre, en poujadistes triés sur le volet,
Avec la vulgarité
Tout chant serait pompier
Voici venu l’épate bourgeois tendance bobo
Etonnant ce qu’ils répugnent à mettre des majuscules en début de vers

J’attends Guillevic sur un quai de gare
Il faut continuer dans l’art, non dans le charcutage de l’humanisme
Aimer America d’Allen Ginsberg

Se trouve-t-il dans ce pays, non seulement un poète, mais encore un homme
Pour dénoncer avec pertinence ceux qui nous font croire au purgatoire
Pour mieux protéger leurs paradis fiscaux ?


Jean-Luc Despax, in Des raisons de chanter, Ed. Le temps des cerises, 2007.


mercredi 23 juin 2010

Patrick Chemin

Un poète est un homme qui regarde partir dans le feu
les mots des enfants qui le peuplent
les mots des femmes qu’il a aimées
leurs silences
Un poète est un homme qui regarde partir dans le feu
le mont-de-piété de ses incantations
le bois de sa vie en grande quantité
Il ne se consume pas
il distille l’essentiel de ses moissons
il se dépouille de toutes ses vies
de tout son désir
Il est nu quand s’avance
le poème heureux ou malheureux
Mais peu importe
Un poète est un homme qui place son espérance
dans la cheminée
Une cheminée de fées sans doute
Peut-être

Patrick Chemin, in Ruches, trente ans de poésie, Ed. Gap, 2007

mardi 20 avril 2010

Paul Valet

Leçon de poésie

Il faut bien téter
Le lait des nuages

Il faut bien humer
Le vent des images

Il faut bien lécher
Le fond des saucières

Il faut bien tremper
Les mots dans leur jus

Avant de rendre
Son petit éclair



Recette de poésie


Un grain d'étoile
Un brin de ciel
Pincée de lune
De l'eau de rose

Mélangez

Gargarisez-vous

Crachez le tout

Recommencez


Chasse poétique


Il faut serrer le mot
Comme un oiseau

Le plumer vivant
Le vider saignant


Paul Valet, in Les poings sur les i, 1955

dimanche 21 février 2010

Thanàssis Hadzopoulos

Thanàssis Hadzopoulos dit de la poésie qu’elle est « la pensée des sensations » et écrit :


PASSAGE SECRET

Experts en objets anciens. Ils tâtent, ils scrutent, ils flairent l’objet et le temps qu’il porte en lui. Les secrets de fabrication, le sceau de l’époque, le style et l’art. C’est dans le même souci de faire exister que le poète va toucher ce qui paraît dénué d’importance. Le mur qui brusquement lui barre la route. Comme s’il cherchait le mécanisme invisible qui, s’il le touche, même par hasard, ouvre un passage secret, l’entrée d’un escalier obscur menant à un souterrain qui débouche dehors. Ou comme s’il cherchait la ligne qui lors du séisme s’ouvrira en crevasse. Le déplacement des plaques tectoniques, la profondeur de champ et la distance de l’épicentre détermineront le degré d’ouverture. Une traversée, autrement dit, qui comme l’amour va réveiller la vie tandis qu’apparaîtra au sommet du désastre, telle une fleur, le poème.



CLAIRE JOURNÉE *

Roseaux, colle, ficelle. Une armature aux jointures solides. Les contrepoids, leurs symétries de triangles et de pyramides. La pelote de ficelle. Et la queue, ses bouts de papier, de toile : le papier seul ne donne pas le poids, la stabilité nécessaires, mais accroît dangereusement la longueur. La tête, les bras levés puis, dès le bon coup de brise, l’envol. Plus tard, le cerf-volant très haut a trouvé le bon air. Et l’équilibre, si tout, les contrepoids, la queue, sont en harmonie. Même si l’on coupe la ficelle qui le tient, le poème reste là-haut soutenu par les vents, produit de l’équilibre des forces. Il ne fait qu’un avec le temps et vogue tel un cerf-volant, signe d’une claire journée de vie, à l’infini. Vol éternel – bien avant celui, perpétuel, des satellites. Corps céleste en deçà de la stratosphère.



* Traduit du grec par Michel Volkovitch


Thanàssis Hadzopoulos (1960- ), in la revue Europe n°875, de mars 2002.



samedi 12 décembre 2009

Adrian Miatlev

Il y a trois sortes d'individus parmi ceux que l'on nomme les poètes. Ceux qui se voudraient des poètes et qui multiplient leurs écrits et payent bon prix leurs publications. Il y a les simples, les beaux simples, des gens qui, même, ne sont pas du tout stupides en d'autres domaines, par exemple le commerce, l'agriculture, la littérature ou l'industrie. Puis enfin il y a les vrais poètes.

Comment définir ceux-ci ?

Ils n'écrivent pas, ils ne publient plus. On se demande s'ils savent encore lire. Leur déchéance est céleste. Ils sont assis à leur table et ils ne font rien. Comme Holderlin composant sa musique sur un piano dont il avait coupé les cordes, ils ont cessé de voir et d'entendre ce monde. Ils ont éloigné de leur esprit ce qui empêchait leur poésie, seule chose qui leur importât jamais à travers toutes les mésaventures de l'existence.Ils ont signé un pacte de non assistance à rien. Ils ont signé, c'est écrit. Et par dessus tout ils ont inventé une "funérature" qui va bientôt, je le prédis, devenir à la mode.

Mais qu'êtes-vous vous mêmes, mes pauvres "vrais" poètes ?


Adrian Miatlev (1910-1964), in Le sacrement du divorce, Ed. Gallimard, 1960.


samedi 3 octobre 2009

Narcis Comadira

La tâche du poète


1
Ecrire lentement
-traits blancs sur un fond noir-,
sur le papier bruyant
des mots de grand silence.


2
Promptement, fracasser
-en traits rouges de sang-
des silences douteux
avec des mots qui crient.


Narcis Comadira (1942-), in La nouvelle revue française n°590, de juin 2009.
Traduction : Denise Boyer


jeudi 20 novembre 2008

Mohammed Dib

Poésie oblige

Mais à quoi faire, à quoi dire ? Il est à craindre que le jour où l’on répondrait à cette question, la poésie aurait vécu. Serait-ce un art, un exercice spirituel, une morale ? Quand elle serait tout cela, ce ne serait encore ni ça, ni assez. Elle serait le rêve et sa clef. Elle serait, au contraire du trou noir sidéral qui avale jusqu’à la lumière, un trou blanc qui produirait de la lumière ; ce serait troublant, non ?
Mais il est encore à craindre que, comme on ne percevra jamais le secret du trou noir, il en sera de même pour l’énigme du trou blanc.
La poésie, je l’ai souvent entendu dire par mon ami défunt Guillevic, poète inspiré s’il en fut, s’il en est : « C’est autre chose », en réponse à la question à lui souvent posée. C’est autre chose. Sur l’insistance importune de certains, il complétait par la sentence arabe : « Si ton chant n’est pas plus beau que le silence, tais-toi. » Et lorsqu’un jour il improvisa ce poème laconique comme lui : « Escargot ma non troppo », il ne croyait pas avoir inventé aussi une autre définition de la poésie ; pourtant c’en était une.
Quelqu’un d’autre, tirant plus vite que son nom, Swift, eut ce mot : « La mission de l’art est de voir l’invisible. » De même, cela me semble s’appliquer on en peut plus parfaitement à la poésie.
Qu’on me pardonne si j’ajoute, de mon cru, qu’elle est de l’irrationnel qui revêt une forme. Elle est donc inspiration (ou n’est pas). S’entend : est cela qui agit comme une éruption volcanique. Sous la pression du feu central, un volcan crache ses laves. Il s’endort, les laves refroidissent et adoptent des morphologies qui, au-dehors comme en dedans, se feront définitives. A l’échelle géologique, les éruptions des volcans ne sont pas plus (ou pas moins) fréquentes que, à l’échelle humaine, les accès d’inspiration poétique. Mais que pourrait diable faire l’homme quand, dans l’intervalle, le poète chez lui s’endort à l’exemple du volcan ? Se curer les ongles : comme Joyce le faisait dans ces moments-là.
Cependant il faut vite faire observer que, dans le domaine français, cette prédisposition à vivre et à écrire la poésie n’a pas eu cours de tout temps, du moins au grand jour. Le changement est daté ; (au contact, plus de la musique, que de la poésie allemande ?) une espèce d’explosion galactique s’est produite, qui a pour nom Romantisme, dont l’onde de choc n’a pas fini d’être ressentie encore ; et, depuis lors, sans cesser d’interpeller le tiers-écoutant, ou le tiers-lisant, la poésie s’est intériorisée, chargée d’onirisme, - a en un mot donné voix à l’irrationnel.
Cela dit, il n’y a pas la poésie, il n’y a que des poètes et des poèmes, à mon sens, et si je me suis bien fait comprendre. Façon de dire que la poétique, et non plus la poésie, doit se redéfinir chaque fois avec chaque poète, chaque poème, et autant de fois qu’il y a de poètes et de poèmes. Il se passe seulement qu’étant soi-même poète, on se trouve dans l’impossibilité – est-ce un bien ou un mal ? – de définir sa propre poétique.

Mohammed Dib (1920-2003), in revue Europe n°875, de mars 2002.