samedi 3 octobre 2009

Narcis Comadira

La tâche du poète


1
Ecrire lentement
-traits blancs sur un fond noir-,
sur le papier bruyant
des mots de grand silence.


2
Promptement, fracasser
-en traits rouges de sang-
des silences douteux
avec des mots qui crient.


Narcis Comadira (1942-), in La nouvelle revue française n°590, de juin 2009.
Traduction : Denise Boyer


jeudi 20 novembre 2008

Mohammed Dib

Poésie oblige

Mais à quoi faire, à quoi dire ? Il est à craindre que le jour où l’on répondrait à cette question, la poésie aurait vécu. Serait-ce un art, un exercice spirituel, une morale ? Quand elle serait tout cela, ce ne serait encore ni ça, ni assez. Elle serait le rêve et sa clef. Elle serait, au contraire du trou noir sidéral qui avale jusqu’à la lumière, un trou blanc qui produirait de la lumière ; ce serait troublant, non ?
Mais il est encore à craindre que, comme on ne percevra jamais le secret du trou noir, il en sera de même pour l’énigme du trou blanc.
La poésie, je l’ai souvent entendu dire par mon ami défunt Guillevic, poète inspiré s’il en fut, s’il en est : « C’est autre chose », en réponse à la question à lui souvent posée. C’est autre chose. Sur l’insistance importune de certains, il complétait par la sentence arabe : « Si ton chant n’est pas plus beau que le silence, tais-toi. » Et lorsqu’un jour il improvisa ce poème laconique comme lui : « Escargot ma non troppo », il ne croyait pas avoir inventé aussi une autre définition de la poésie ; pourtant c’en était une.
Quelqu’un d’autre, tirant plus vite que son nom, Swift, eut ce mot : « La mission de l’art est de voir l’invisible. » De même, cela me semble s’appliquer on en peut plus parfaitement à la poésie.
Qu’on me pardonne si j’ajoute, de mon cru, qu’elle est de l’irrationnel qui revêt une forme. Elle est donc inspiration (ou n’est pas). S’entend : est cela qui agit comme une éruption volcanique. Sous la pression du feu central, un volcan crache ses laves. Il s’endort, les laves refroidissent et adoptent des morphologies qui, au-dehors comme en dedans, se feront définitives. A l’échelle géologique, les éruptions des volcans ne sont pas plus (ou pas moins) fréquentes que, à l’échelle humaine, les accès d’inspiration poétique. Mais que pourrait diable faire l’homme quand, dans l’intervalle, le poète chez lui s’endort à l’exemple du volcan ? Se curer les ongles : comme Joyce le faisait dans ces moments-là.
Cependant il faut vite faire observer que, dans le domaine français, cette prédisposition à vivre et à écrire la poésie n’a pas eu cours de tout temps, du moins au grand jour. Le changement est daté ; (au contact, plus de la musique, que de la poésie allemande ?) une espèce d’explosion galactique s’est produite, qui a pour nom Romantisme, dont l’onde de choc n’a pas fini d’être ressentie encore ; et, depuis lors, sans cesser d’interpeller le tiers-écoutant, ou le tiers-lisant, la poésie s’est intériorisée, chargée d’onirisme, - a en un mot donné voix à l’irrationnel.
Cela dit, il n’y a pas la poésie, il n’y a que des poètes et des poèmes, à mon sens, et si je me suis bien fait comprendre. Façon de dire que la poétique, et non plus la poésie, doit se redéfinir chaque fois avec chaque poète, chaque poème, et autant de fois qu’il y a de poètes et de poèmes. Il se passe seulement qu’étant soi-même poète, on se trouve dans l’impossibilité – est-ce un bien ou un mal ? – de définir sa propre poétique.

Mohammed Dib (1920-2003), in revue Europe n°875, de mars 2002.




mardi 28 octobre 2008

Ayyappa Paniker

Qu'est-ce qu'un bon poème? *

Est-il possible d'éluder simplement la question en arguant qu'un bon poème, cela n'existe pas? Quelqu'un peut s'en tenir à cette esquive, si telle est sa ferme conviction. Pourtant la chose est sûre : il y a de bons poèmes, même s'ils ne sont pas jugés tels en fonction d'une conformité présumée avec des conventions qui définiraient ce qu'est un bon poème. On pourrait au contraire soutenir qu'un bon poème défie toute la gamme possible des définitions. Les définitions viennent toujours après ce qu'elles définissent. Qui plus est, elles manquent de précision.
La notion de bon poème relève de l'indéfinissable – comme le poème lui-même.

Un bon poème ouvre toujours un nouveau chemin. Il constitue une nouvelle définition qui ne pourra s'appliquer à aucun autre bon poème. Si une définition s'applique à un grand nombre de poèmes, elle devient trop générale pour être utile. Les chercheurs de définitions sont par avance voués à l'échec.

Un bon poème, pourrait-on affirmer, doit être original. Il doit mettre au supplice le mauvais poète et entrer à tire d'ailes dans l'esprit du lecteur idéal ou du sahridaya, avant même que ce dernier ait eu le temps de le remarquer.

En bref, un bon poème doit être un bon poème.


Ayyappa Paniker (1930- ), in revue Europe n°875, de mars 2002.

*Traduit du malayalam en anglais par l'auteur et de l'anglais par Jean-Baptiste Para.


vendredi 3 octobre 2008

Annie Salager

Les premiers écrits humains ont enregistré des biens, codifié, signifié la puissance ; mais la poésie des anciens scaldes d’Islande – simple exemple – a chanté l’en-deçà et l’au-delà des mots, le tremblement qui dure à leur racine. Un même feu demeure sous tant de réalités que l’Histoire conjoint, annule et fait finalement se rejoindre. Aussi la vertu du verbe est-elle d’ordre magique.
Cette mémoire désirante du langage, la recherche du vide et du plein intimement liée à toute langue, est la poésie. Une langue réduite à la communication aurait perdu la mémoire sans laquelle il ne peut y avoir de poésie. Poésie, « une hésitation prolongée entre le son et le sens » selon Valéry.

Toute langue bouge, évolue, vit et change. Mais il se trouve, hélas, que notre langue faiblit, s’appauvrit et, pire, tend à… s’avachir dans une autocomplaisance qui confond vulgarité et liberté. Aïe. Le rôle du poète est de résister. Non pas arrêter la langue, évidemment, mais cultiver ce qui fut par elle cultivé, en laisser respirer la lumière, laisser se refléter le vide de l’espace à son eau magique.

Annie Salager, in revue Poesie1 n°51, 2007


jeudi 2 octobre 2008

Cesare Pavese

Le poète est passé
A travers l’océan fulgurant
De l’atmosphère de pierre et d’acier
De la ville nocturne.

Se brisant en éclats,
Rugissent le long des rues
Les forces inexorables,
Fleuves d’étoiles, gonflés,
Qui follement tourbillonnent.

Le poète traverse
Le vaste ciel nocturne
Et ses gestes sont amples comme ceux d’un lutteur.

C’est ainsi que tombant au milieu des étoiles
Un homme serrerait
Les mains de l’angoisse sur ses tempes,
En râlant dans le rythme.

Dans les halos de lumière,
Le poète, en délire, s’égale
Aux ouragans d’une force cosmique
De la ville nocturne.

Cesare Pavese (1908-1950), in Poésie de jeunesse, 17 décembre 1928


vendredi 29 août 2008

Mahmoud Darwich

Dispositions poétiques

Les étoiles n’avaient qu’un rôle :
M’apprendre à lire
J’ai une langue dans le ciel
Et sur terre, j’ai une langue
Qui suis-je ? Qui suis-je ?

Je ne veux pas répondre ici
Une étoile pourrait tomber sur son image
Les forêt des châtaigniers, me porter de nuit
Vers la voie lactée, et dire
Tu vas demeurer là

Le poème est en haut, et il peut
M’enseigner ce qu’il désire
Ouvrir la fenêtre par exemple
Gérer ma maison entre les légendes
Et il peut m’épouser. Un temps
Et mon père est en bas
Il porte un olivier vieux de mille ans
Qui n’est ni d’Orient, ni d’Occident
Il se repose peut-être des conquérants
Se penche légèrement sur moi
Et me cueille des iris

Le poème s’éloigne
Il pénètre un port de marins qui aiment le vin
Ils ne reviennent jamais à une femme
Et ne gardent regrets, ni nostalgie
Pour quoi que ce soit

Je ne suis pas encore mort d’amour
Mais une mère qui voit le regard de son fils
Dans les œillets craint qu’ils ne blessent le vase
Puis elle pleure pour conjurer l’accident
Et me soustraire aux périls
Que je vive, ici là

Le poème est dans l’entre-deux
Et il peut des seins d’une jeune fille, éclairer les nuits
D’une pomme éclairer deux corps
Et par le cri d’un gardénia
Restituer une patrie

Le poème est entre mes mains, et il peut
Gérer les légendes par le travail manuel
Mais j’ai égaré mon âme
Lorsque j’ai trouvé le poème
Et je lui ai demandé
Qui suis-je ?
Qui suis-je ?

Mahmoud Darwich (1941-2008), texte écrit en 1975


vendredi 8 août 2008

Alfred de Musset

Chasser tout souvenir et fixer sa pensée,
Sur un bel axe d'or la tenir balancée,
Incertaine, inquiète, immobile pourtant,
Peut-être éterniser le rêve d'un instant ;
Aimer le vrai, le beau, chercher leur harmonie ;
Écouter dans son coeur l'écho de son génie ;
Chanter, rire, pleurer, seul, sans but, au hasard ;
D'un sourire, d'un mot, d'un soupir, d'un regard
Faire un travail exquis, plein de crainte et de charme
Faire une perle d'une larme :
Du poète ici-bas voilà la passion,
Voilà son bien, sa vie et son ambition.


Alfred de Musset (1810-1857), impromptu en réponse à cette question : Qu'est ce que la poésie ?

Nicolas Fougerousse

"Au cœur de notre vie, au cœur des êtres qui nous entourent, la rumeur du monde avance.
Il ne s’agit pas tant de se marginaliser ni même de décrier cette rumeur mais plus d’accepter et de laisser entrer ce de quoi nous sommes faits : d’ombre et de lumière.
La rumeur veut du beau et du fort. Notre solitude accueille le doute et la fragilité. Il s’agit donc de compromis et d’équilibre, comme toujours.
Vivre en poésie, c’est marcher sur le fil imaginaire de la joie, du simple, du lent, du sensuel mais aussi sur celui de la jubilation, de la révolution éternelle, de la fulgurance d’amour.
C’est ce qui donne de l’extrême au quotidien et de la lenteur à l’instant.
Vivre en poésie est inutile, tout comme aller en montagne, car il est inutile de voir les choses différemment.
Inutile mais nécessaire. "

Nicolas Fougerousse, poète et directeur des éditions « Alphabet de l’espace »